Dossier · Portugal
Azulejo : qu’est-ce que c’est, et d’où vient le mot
Un azulejo est un carreau de céramique, le plus souvent carré, vernissé sur une face et peint, que l’on pose par centaines pour revêtir un mur, une voûte ou une façade. Au Portugal, il est devenu un art d’identité nationale, des églises du XVIIe siècle aux stations de métro. Le mot ne vient pas d’azul, le bleu, mais de l’arabe parlé en Espagne.
Cette histoire est aussi une leçon de cinq minutes dans Pépite. Essayer les premières cartes
En quelques dates
- 1508Plus de dix mille carreaux débarquent à BelémCommandés en Espagne pour le palais de Sintra, sous Manuel Ier, écrit Parques de Sintra.
- 1580Le retable de Nossa Senhora da Vida1 498 carreaux de faïence polychrome, attribués à Marçal de Matos, aujourd’hui au musée.
- Vers 1700Le bleu de cobalt sur fond blanc prend le dessusSous l’influence hollandaise, écrit le Museu Nacional do Azulejo.
- 1690-1725Le cycle des MaîtresLes ateliers composent plus librement et les peintres signent souvent leurs panneaux.
- 1965Un musée national pour le carreauCréé en 1965, devenu Museu do Azulejo en 1980, dans le couvent de la Madre de Deus.
- 19 août 2017La loi protège les façades en carreauxLa Lei n.º 79/2017 soumet à licence tout retrait de carreaux de façade.
Qu’est-ce qu’un azulejo, exactement ?
Un carreau de faïence, et une manière de le poser. Le dictionnaire Priberam le définit comme une « placa fina de cerâmica, geralmente quadrada, vidrada num dos lados, com desenhos e cores variadas, que se usa para revestir superfícies » : une plaque fine de céramique, en général carrée, vernissée sur une face, à dessins et couleurs variés, qui sert à revêtir des surfaces. Rien là de spécifiquement portugais. Des carreaux émaillés, l’Espagne, l’Italie et les Pays-Bas en ont fabriqué autant.
La différence est dans l’échelle et dans l’accrochage au bâtiment. Le Museu Nacional do Azulejo, à Lisbonne, écrit que l’une des caractéristiques du carreau portugais est la façon dont il a été appliqué comme élément structurant de l’architecture : le panneau est composé pour le mur qu’il habille, et non découpé dans un rouleau de motif. Et la multiplicité des solutions des azulejos portugais du XVIIe siècle, ajoute le musée, « não tem paralelo em outras produções europeias », n’a pas d’équivalent dans les autres productions européennes.
D’où vient le mot « azulejo » ?
De l’arabe, pas du bleu. Le Priberam donne l’origine en trois mots : « espanhol azulejo, do árabe hispânico al-zuléig ». Le portugais a pris le mot à l’espagnol, qui le tenait de l’arabe parlé dans la péninsule Ibérique. Le dictionnaire brésilien Aulete donne la même filiation avec une autre transcription : « do espn. azulejo, do ár. az-zuleidj ». Les transcriptions varient d’un dictionnaire à l’autre ; la langue de départ, non.
Le sens de départ n’a rien à voir avec une couleur. En présentant un livre pour la jeunesse sur les azulejos, l’Imprensa Nacional, l’imprimerie de l’État portugais, prend la confusion de front : « se calhar até já estás a pensar que azulejo vem da cor azul… Nada disso ! » Pas du tout. Et elle traduit le mot arabe, qu’elle écrit azzelij : « pequena pedra polida », une petite pierre polie.
Le piège tient à une ressemblance. Azul, en portugais, veut bien dire bleu, et le a initial d’azulejo ressemble à celui des centaines d’arabismes de la langue, où s’est soudé l’article arabe al-. Rodrigues Vaz, sur le site Ciberdúvidas da Língua Portuguesa, en explique le mécanisme général : le l de l’article s’accorde parfois à la consonne qui suit, et « foi assim que ar-ruzz virou arroz e az-zayt, azeite ». Le Priberam enregistre d’ailleurs deux verbes azulejar homonymes : l’un formé sur azulejo, poser des carreaux, l’autre sur azul, bleuir.
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Les premières cartes de « L’azulejo, un pays en carreaux », telles que tu les verras dans l’app.
Des carreaux, une écorce et une voix · L’azulejo, un pays en carreaux
Une façade couverte de carreaux, puis une autre, puis une autre encore.
Lève les yeux. Des maisons entières sont habillées de carreaux de faïence peints : ici, on les appelle des azulejos. Leonor Sá veille sur eux. Elle est conservatrice au musée de la Police judiciaire, à Lisbonne, et elle coordonne SOS Azulejo, un projet lancé en 2007 pour les protéger. En 2023, elle confie à l’agence de presse Lusa :
« Os portugueses sempre viveram rodeados de azulejos e não lhes conferiram a importância que têm. Quando os estrangeiros chegam a Portugal ficam absolutamente deslumbrados e assombrados. »
Leonor Sá, entretien avec l’agence Lusa, Observador, 2 juillet 2023
Notre traduction : les Portugais ont toujours vécu entourés d’azulejos, sans leur donner l’importance qu’ils ont. Les étrangers qui arrivent au Portugal, eux, sont absolument éblouis et stupéfaits. Toi aussi, sans doute. Alors deux questions. Pourquoi tous ces carreaux sur les murs ? Et pourquoi ce nom, où l’on croit entendre azul, le bleu ?
Comment le carreau est arrivé au Portugal
Par l’Espagne, au début du XVIe siècle. Le Museu Nacional do Azulejo situe là la diffusion du carreau comme revêtement de mur, avec des motifs en techniques hispano-mauresques, la corda seca et l’aresta, « produzidas em Sevilha e Toledo », produits à Séville et à Tolède. Derrière ces techniques, une référence plus ancienne : la culture islamique est, écrit le musée, la première grande référence des azulejos au Portugal, et elle leur laisse un goût durable pour l’horror vacui, la peur du vide.
La plus grosse commande connue de ce début de siècle est royale. Parques de Sintra, qui gère le palais national de Sintra, écrit que plus de dix mille carreaux destinés au palais débarquent au port de Belém, à Lisbonne, en 1508, sous le règne de Manuel Ier. Le palais conserve l’un des plus grands ensembles de carreaux mudéjars encore en place en Europe. Ceux qui portent la sphère armillaire, l’emblème du roi, auraient été commandés en 1508-1509 à l’atelier sévillan de Fernand Martínes Guijarro et de son fils Pedro de Herrera.
Le Portugal ne fabrique les siens que dans la seconde moitié du XVIe siècle, quand des artisans flamands s’installent à Lisbonne avec une technique neuve, la faïence. Le mot portugais faiança vient du français, qui le tient de Faenza, en Italie, note le Priberam. Le résultat se voit au musée : le retable de Nossa Senhora da Vida, daté de 1580 et attribué à Marçal de Matos, 1 498 carreaux de faïence polychrome sur cinq mètres de haut, où colonnes, cadres et statues sont peints en trompe-l’œil.
Pourquoi tant de bleu et blanc ?
Parce qu’une mode venue de Hollande a gagné, et tard. Au XVIIe siècle, écrit le musée, les motifs se répètent par modules de 2 × 2, 4 × 4, 6 × 6 et 12 × 12 carreaux, en bleu, vert et jaune, ou déjà en bleu sur fond blanc. C’est entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe que la peinture au bleu de cobalt sur fond blanc prend le dessus, « devido à influência holandesa », du fait de l’influence hollandaise. Le siècle précédent, lui, est polychrome.
Le même moment fait des peintres de carreaux des auteurs. De 1690 à 1725, c’est le cycle des Maîtres : les ateliers composent avec plus de liberté, d’après des gravures, et les peintres signent souvent leurs panneaux, écrit le musée. Le siècle qui suit invente la figura de convite, la figure d’invitation, un personnage grandeur nature en carreaux posté à l’entrée d’un bâtiment, employé de façon à peu près continue du deuxième quart du XVIIIe siècle au premier quart du XIXe.
Comment le carreau est passé des églises aux façades
En deux temps : un tremblement de terre, puis des villes qui s’étalent. Après 1755, pour reconstruire Lisbonne, on pose à l’intérieur des bâtiments neufs des carreaux à motifs répétés, « uma solução eficaz e de baixo custo », une solution efficace et bon marché, écrit le musée. On les appelle pombalins, du nom de Sebastião José de Carvalho e Melo (1699-1782), le marquis de Pombal, qui dirige le chantier.
Au XIXe siècle, le carreau sort dans la rue. L’expansion des villes, les quartiers neufs et, écrit le musée, une mentalité plus individualiste à l’égard de la réussite et de l’étalage d’un statut gagné par le travail poussent à habiller les façades ; l’industrie suit, et les fabriques du nord travaillent le relief. L’argument n’est pas que décoratif : sur les gares, écrit Infraestruturas de Portugal, le carreau fait « a grande originalidade na decoração das fachadas » et une économie d’entretien et de nettoyage, par la durée et la protection qu’il assure. En 2016, sa filiale patrimoine a relevé des azulejos dans 116 zones bâties, soit 38 % des 308 gares et haltes du réseau.
Qui protège les azulejos aujourd’hui ?
Une loi de 2017, des règlements municipaux, et un projet né dans un musée de police. En 2007, le musée de la Police judiciaire lance SOS Azulejo. Sa coordinatrice, Leonor Sá, conservatrice de ce musée, dit à l’agence Lusa en 2023 que les vols de carreaux ont baissé de 84 % depuis 2007, d’après le rapport 2022 du projet, mais que « as perdas mais substanciais foram as realizadas por via legal do que por meio ilegal » : les pertes les plus lourdes ont été légales, pas illégales. Avant le règlement d’urbanisme de Lisbonne, ajoute-t-elle, « as demolições eram praticamente semanais em Lisboa ».
La loi nationale tient en trois phrases glissées dans un texte d’urbanisme. La Lei n.º 79/2017, du 18 août, modifie pour la treizième fois le régime juridique de l’urbanisme et de la construction, le décret-loi n.º 555/99. Désormais, toute opération dont résulte le retrait de carreaux de façade passe en licence administrative, « independentemente da sua confrontação com a via pública ou logradouros », peu importe qu’elle donne sur la rue ou sur une cour. Les travaux intérieurs perdent leur dispense de contrôle s’ils retirent des carreaux de façade. Et la mairie peut refuser la licence à une opération qui démolit une façade revêtue de carreaux, sauf cas dûment justifiés, en raison de l’absence ou de la faible valeur patrimoniale de ces carreaux.
La loi a été approuvée le 7 juillet 2017, promulguée le 3 août, publiée le 18, et elle entre en vigueur le lendemain de sa publication : le 19 août 2017. Le Parlement avait déjà voté deux textes le 24 mars de la même année. La Resolução n.º 144/2017 consacre le 6 mai « Dia Nacional do Azulejo », Journée nationale de l’azulejo. La Resolução n.º 145/2017 recommande au gouvernement un plan de protection avec inventaire du patrimoine azulejar public et privé, en partenariat avec le Museu Nacional do Azulejo, la Rede de Investigação em Azulejo et la Direção-Geral do Património Cultural.
Où en voir, et depuis quand on les expose
Le lieu de référence est le Museu Nacional do Azulejo, à Lisbonne. Créé en 1965, devenu musée de l’Azulejo en 1980, il occupe l’ancien couvent de la Madre de Deus, fondé en 1509 par la reine Leonor, et sa collection couvre la production de carreaux de la seconde moitié du XVe siècle à aujourd’hui. La fiche officielle des Musées et Monuments du Portugal y voit « a expressão artística diferenciadora da cultura portuguesa no mundo » : l’expression artistique qui distingue la culture portugaise dans le monde.
Ailleurs : le palais national de Sintra, pour les carreaux mudéjars du début du XVIe siècle restés en place ; les gares du réseau ferré, pour le carreau industriel du XIXe et du XXe siècle ; et le métro de Lisbonne, où le musée voit la preuve que le carreau continue de se réinventer, jusqu’aux images en pixels posées par Ivan Chermayeff à l’Oceanário en 1998.
Questions fréquentes
- Qu’est-ce qu’un azulejo ?
- Un carreau de céramique, le plus souvent carré, vernissé sur une face et peint, posé en nombre pour revêtir un mur, une voûte ou une façade : c’est la définition du dictionnaire Priberam. Ce qui est portugais, ce n’est pas le carreau mais l’usage : le Museu Nacional do Azulejo écrit qu’il y a été appliqué comme élément structurant de l’architecture, chaque panneau composé pour le mur qu’il habille.
- Le mot « azulejo » vient-il de « azul », le bleu ?
- Non, et c’est la confusion la plus répandue. Le Priberam donne « espanhol azulejo, do árabe hispânico al-zuléig » ; l’Aulete transcrit az-zuleidj ; l’Imprensa Nacional écrit azzelij et traduit « pequena pedra polida », une petite pierre polie. Le portugais a pris le mot à l’espagnol, qui le tenait de l’arabe parlé dans la péninsule. Azul veut bien dire bleu, mais la ressemblance est un hasard : le Priberam connaît deux verbes azulejar, l’un tiré d’azulejo (poser des carreaux), l’autre d’azul (bleuir).
- Pourquoi les façades portugaises sont-elles couvertes de carreaux ?
- Au XIXe siècle, l’expansion des villes et des quartiers neufs a fait du carreau un moyen de distinguer son immeuble et d’afficher une réussite, écrit le Museu Nacional do Azulejo, et l’industrie l’a rendu accessible. L’argument était aussi pratique : sur ses gares, Infraestruturas de Portugal note que le carreau fait l’originalité de la façade et fait économiser sur l’entretien et le nettoyage, parce qu’il dure et qu’il protège.
- Tous les azulejos sont-ils bleus et blancs ?
- Non. Au XVIIe siècle, les carreaux portugais sont polychromes : bleu, vert et jaune, à côté de motifs bleus sur fond blanc. Le bleu de cobalt sur fond blanc ne domine qu’entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, sous l’influence hollandaise, écrit le Museu Nacional do Azulejo. Le retable de 1580 conservé au musée, lui, est en faïence polychrome.
- Peut-on arracher les carreaux d’une façade au Portugal ?
- Pas sans licence de la mairie, depuis le 19 août 2017. La Lei n.º 79/2017 soumet à licence administrative toute opération dont résulte le retrait de carreaux de façade, qu’elle donne sur la rue ou sur une cour, et elle autorise la mairie à refuser cette licence quand l’opération démolit une façade revêtue de carreaux, sauf cas dûment justifiés par l’absence ou la faible valeur patrimoniale de ces carreaux.
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- L’azulejo, un pays en carreaux
À lire aussi
Sources
- Lei n.º 79/2017, de 18 de agosto, Protege o património azulejar, Diário da República, 1.ª série, n.º 159
- Resoluções da Assembleia da República n.º 144/2017 e n.º 145/2017, Diário da República, 1.ª série, n.º 129, 6 juillet 2017, p. 3387
- Observador (agence Lusa), « Furtos de azulejos diminuíram 84% desde 2007 », entretien avec Leonor Sá, 2 juillet 2023
- Ciberdúvidas da Língua Portuguesa, Rodrigues Vaz, « Arabismos na língua portuguesa », 24 mai 2024
- Dicionário Priberam da Língua Portuguesa, « azulejo » (et les deux verbes « azulejar »)
- Dicionário Priberam da Língua Portuguesa, « faiança »
- Dicionário Caldas Aulete Digital, « azulejo »
- Imprensa Nacional, « Vem conhecer a história do Azulejo em Portugal », présentation du livre Azulejos. Uma História aos Quadradinhos, d’António Araújo
- Museu Nacional do Azulejo, « O azulejo em Portugal. Uma arte identitária. Um património mundial. » (Google Arts & Culture)
- Museu Nacional do Azulejo, « The Azulejo in Portugal. An identitary art. A world heritage. » (Google Arts & Culture), version anglaise
- Museu Nacional do Azulejo, notice « Retábulo de Nossa Senhora da Vida », 1580, attribué à Marçal de Matos (Google Arts & Culture)
- Museus e Monumentos de Portugal (Cultura Portugal), « Museu Nacional do Azulejo »
- Parques de Sintra, « Ver e sentir azulejos do Palácio Nacional de Sintra »
- Parques de Sintra, Palácio Nacional de Sintra, « Azulejos com Esfera Armilar »
- Infraestruturas de Portugal, « Dia Nacional do Azulejo », 5 mai 2017
Mis à jour le 1er octobre 2026