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Dossier · Portugal

Le fado : ce qu’il est, d’où il vient, qui le chante

Le fado est un genre chanté de Lisbonne qui associe la musique et la poésie : une voix seule, d’homme ou de femme, accompagnée d’une guitare acoustique à cordes de métal et de la guitare portugaise, un instrument à douze cordes propre au Portugal. Il s’est formé dans la capitale au second quart du XIXe siècle, et l’Unesco l’a inscrit en 2011 sur sa liste du patrimoine culturel immatériel.

Cette histoire est aussi une leçon de cinq minutes dans Pépite. Essayer les premières cartes

En quelques dates

  1. 1820
    Maria Severa naît à Lisbonne
    Le 26 juillet, rue de Madragoa, selon le Museu do Fado. Elle chantera et jouera dans le quartier de la Mouraria.
  2. 1846
    La Severa meurt à vingt-six ans
    Le 30 novembre. Un fado qui pleure sa mort circule dès 1848, et le mythe fondateur du genre est lancé.
  3. 1903
    La première histoire du fado
    Pinto de Carvalho, dit Tinop, publie à Lisbonne une Historia do fado de 270 pages et place l’origine du genre en mer.
  4. 1931
    A Severa, premier film sonore portugais
    Leitão de Barros porte la Severa à l’écran : deux cent mille spectateurs en six mois, dit le Museu do Fado.
  5. 1998
    Le Museu do Fado ouvre dans l’Alfama
    Créé par la mairie de Lisbonne, avec des archives, une école et un circuit d’exposition rénové en 2008.
  6. 2011
    L’Unesco inscrit le fado
    Décision 6.COM 13.39, sixième session du Comité, à Bali, en novembre 2011.

Qu’est-ce que le fado, concrètement ?

Une voix, deux guitares, un poème. L’Unesco décrit un genre de spectacle qui associe la musique et la poésie, chanté le plus souvent par un interprète seul, homme ou femme, accompagné d’une guitare acoustique à cordes de métal et de la guitare portugaise. Le dossier déposé par le Portugal ajoute une précision qui compte : le genre repose sur une pratique amateur très large, d’où sortent la plupart de ses professionnels, et les deux cercles ne cessent de se mélanger.

On l’écoute à Lisbonne dans deux endroits très différents. D’un côté les maisons de fado, de petites salles qui emploient leurs artistes. De l’autre les associations de quartier, où chantent des amateurs. Le dossier de candidature nomme les vieux quartiers où cette pratique reste ancrée dans la vie de tous les jours : Alcântara, Alfama, Bairro Alto, Bica, Madragoa, Mouraria, et d’autres.

Le répertoire, lui, est d’abord une affaire d’oreille. Le même dossier parle d’une tradition essentiellement orale : même écrite, la partition ne rend qu’une partie de l’improvisation qui caractérise encore l’exécution. L’essentiel du répertoire actuel repose sur un nombre limité de mélodies traditionnelles, restées à peu près inchangées pendant une grande partie du XXe siècle et refaites par chaque interprète ; de nouveaux airs et de nouveaux poèmes s’y ajoutent sans arrêt.

D’où vient le fado, et pourquoi ça se discute encore

De Lisbonne, au second quart du XIXe siècle, et d’un mélange. Le dossier déposé auprès de l’Unesco décrit une synthèse multiculturelle : des danses chantées afro-brésiliennes tout juste arrivées en Europe, un héritage de chants et de danses locaux, les traditions musicales des campagnes apportées par les vagues d’immigration intérieure, et les chansons urbaines cosmopolites du début du XIXe siècle. Cultivé d’abord dans les quartiers pauvres de la ville, il a gagné ensuite d’autres milieux.

Au-delà de ce cadre, l’origine du fado est un terrain disputé, et mieux vaut le dire que trancher. En 1903, dans la première Historia do fado, Pinto de Carvalho, qui signait Tinop, la plaçait à bord des navires, au rythme de la mer. En 2010, dans le Jornal de Letras, le musicologue Rui Vieira Nery s’en prenait au livre A Origem do Fado de José Alberto Sardinha, qui refuse tout lien avec le fado afro-brésilien. Nery, lui, défend une arrivée du fado dans la métropole dans les années 1820 et 1830, portée par des siècles d’échanges culturels entre les deux rives de l’Atlantique.

La piste brésilienne a sa propre bibliographie. Un article de Musica Brasilis signé José Fernando Monteiro rappelle des récits qui décrivent un fado dansé à Rio de Janeiro au XVIIIe siècle, et cite Renato Almeida, pour qui le lundu, musique de matrice africaine pratiquée par les esclaves, serait le grand-père du fado. Dans la revue TRANS, la recension que Salwa El-Shawan Castelo-Branco consacre au livre de Nery, Para uma História do Fado, la résume comme une discussion critique des mythes fondateurs et des origines transnationales du genre, fondée sur les sources de première main.

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Des carreaux, une écorce et une voix · Le fado, une voix et deux guitares

Lisbonne, un club de ChelasUn dimanche après-midi

La lumière est très basse. On mange, on boit, et l’on attend son tour pour chanter.

Pousse une porte, à l’arrière d’un immeuble de Chelas : te voici au Clube Lisboa Amigos do Fado. Aux murs, des photos de chanteurs et des châles. Dans les maisons de fado, on écoute des professionnels. Ici, ceux qui chantent, ce sont les clients. On réserve une table, on commande à manger et à boire, on s’inscrit pour chanter. Le quotidien Diário de Notícias y a passé un après-midi. Qui fait quoi :

Qui est qui

  • Les clients
    les voixChacun s’inscrit, puis vient chanter son fado devant la salle.
  • M. Augusto
    le maître de cérémonieIl passe aux tables, note qui chantera quoi, puis présente la voix et la chanson.
  • Sebastião Pereira
    à la guitare portugaiseUn musicien de métier.
  • Pedro Soares
    à la violaComme son voisin, il doit trouver tout de suite l’air de chaque fado demandé.

M. Augusto annonce une voix. Les deux guitares démarrent, et la salle se tait. On écoute en silence, et on aide même celui qui a le trac ou un trou de mémoire. Carlos Fonseca préside le club. Il chantait, jusqu’au jour où ses cordes vocales l’ont lâché. Il a perdu la voix, pas l’oreille. Sa règle :

O fado sem silêncio não é fado.

Carlos Fonseca, président du Clube Lisboa Amigos do Fado, au Diário de Notícias, 17 avril 2026

Notre traduction : le fado sans silence n’est pas du fado. Une voix, deux guitares, une salle qui retient son souffle. Mais ce mot, fado, que veut-il dire ?

Que veut dire le mot « fado » ?

Le destin. Le dictionnaire Priberam donne pour premier sens la force supérieure qu’on croit maîtresse de tout ce qui arrive, et pour deuxième ce qui doit advenir quelle que soit la volonté des hommes. Le mot vient du latin fatum : l’oracle, la prédiction, la prophétie. La chanson n’arrive qu’au troisième sens. Autrement dit, le genre musical porte le nom d’une fatalité, et le dictionnaire le constate avant tout commentaire.

Celui qui chante se dit fadista, et le mot a eu mauvaise presse. Le Priberam conserve un sens ancien et péjoratif : on désignait ainsi, au Portugal, des personnes jugées de basse condition, des bagarreurs ou des voyous, et au féminin une femme qui se prostituait. Le Museu do Fado décrit ce type du fadista au XIXe siècle : voix âpre et enrouée, tatouages, maniement du couteau à cran d’arrêt, argot, dans des lieux fréquentés par des prostituées, des marins, des cochers et des marialvas.

Une voix et deux guitares : les instruments du fado

Deux instruments, et l’un n’existe qu’ici. La guitare portugaise est, dit l’Unesco, un cistre en forme de poire à douze cordes de métal, propre au Portugal ; elle accompagne la voix avec une guitare acoustique à cordes de métal, celle qu’au Portugal on appelle viola, et elle a aussi tout un répertoire en solo. Depuis quelques décennies, l’accompagnement s’élargit souvent à deux guitares portugaises, une guitare et une guitare basse ou une contrebasse.

L’instrument a une histoire courte et bien documentée. Le Museu do Fado situe au début du XIXe siècle l’apparition, dans les sources historiques, de l’appellation « guitarra portuguesa », et c’est surtout à partir de 1840 que ces sources la montrent associée au fado. Sa fabrication s’est transmise dans des familles de luthiers : le musée cite Álvaro da Silveira, Manuel Cardoso et son fils Óscar Cardoso, João Pedro Grácio, João Pedro Grácio Júnior et son fils Gilberto Grácio.

Qui était Maria Severa, la première légende du fado ?

Une chanteuse de la Mouraria, morte à vingt-six ans, devenue le mythe fondateur du genre. Le Museu do Fado la fait naître le 26 juillet 1820, rue de Madragoa à Lisbonne, et mourir le 30 novembre 1846. Elle chante et joue dans le quartier de la Mouraria ; sa célébrité tient largement, dit le musée, à une liaison alléguée avec D. Francisco de Paula Portugal e Castro, comte de Vimioso, qui lui ouvre les cercles aristocratiques.

La légende pousse vite. Un fado qui pleure sa mort circule dès 1848, note le musée. En 1901, Júlio Dantas en tire A Severa et réinvente l’histoire : le comte réel devient un comte de Marialva, et l’héroïne reçoit des origines gitanes qui n’étaient pas les siennes. En 1931, Leitão de Barros en fait le premier film sonore portugais, vu par deux cent mille spectateurs en six mois.

Il n’existe aucun portrait authentifié d’elle. Le musée raconte la confusion de 1939, quand on publia comme sa photographie une image qui montrait en réalité l’actrice Acácia Reis dans une pièce de théâtre de 1902. Une légende sans visage : c’est assez rare pour être dit.

Qui était Amália Rodrigues ?

La chanteuse qui a fait connaître le fado dans le monde entier. Née le 23 juillet 1920 à Lisbonne selon son acte de naissance, elle fêtait pourtant son anniversaire le 1er juillet. Élevée à Alcântara, elle quitte l’école après le primaire et travaille, notamment comme couturière et en usine. Le Museu do Fado situe ses débuts professionnels en 1939, au Retiro da Severa, une salle qui portait le nom de la première légende du genre.

Puis les scènes du monde. Madrid en 1943, New York en 1952, où elle tient quatorze semaines à La Vie en Rose, l’Olympia de Paris en 1956 à l’invitation de Bruno Coquatrix, où elle revient en 1957, 1959, 1960 et encore en 1989. À partir de 1962, le compositeur Alain Oulman lui écrit des musiques sur des poètes lettrés. Au Portugal, pourtant, il faut attendre le 19 avril 1985 pour son premier concert à elle seule, au Coliseu dos Recreios de Lisbonne. Elle cesse de chanter en 1994 et meurt le 6 octobre 1999.

Elle n’est pas seule, et le dossier de l’Unesco le rappelle. Des années 1930 au début des années 1960, des interprètes comme Alfredo Marceneiro, Ercília Costa, Hermínia Silva ou Maria Teresa de Noronha redéfinissent le répertoire et la façon de le chanter. C’est ensuite la carrière internationale d’Amália Rodrigues, à partir du début des années 1950, puis celle de Carlos do Carmo, qui amènent au genre un public mondial.

Le fado de Coimbra, celui des étudiants

Coimbra a son fado, et il ne ressemble pas à celui de Lisbonne. La page officielle du tourisme de Coimbra, éditée par la municipalité, le décrit comme une tradition portée uniquement par des hommes, les étudiants de l’université, et comme une affaire de sérénade : on le chante dans les rues et sur les places, la nuit. Pour le jouer et le chanter, il faut porter la cape, et elle doit être croisée.

L’instrument change aussi. La guitare de Coimbra a une caisse plus grande et s’accorde un ton plus bas ; sa volute a la forme d’une larme, dit la même page, qui y voit un symbole de mélancolie. Les textes parlent d’amour et de saudade : pour la femme aimée, pour la ville, pour l’Académie. Des étudiants chantant dans les rues sont signalés dès le XVIe siècle ; le genre, lui, se fixe au début du XXe.

Pourquoi le fado est inscrit à l’Unesco depuis 2011

Parce que le Portugal l’a présenté et que le Comité intergouvernemental l’a retenu. Le fado est entré en 2011 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, par la décision 6.COM 13.39, lors de la sixième session du Comité réunie à Bali en novembre 2011. Son dossier porte le numéro 00563 et le titre « Le fado, chant populaire urbain du Portugal ».

Ce que l’Unesco retient surtout, c’est la façon dont le fado se transmet : une formation informelle et orale, qui se fait dans les lieux mêmes où on le chante, associations de quartier et maisons de fado, souvent de génération en génération dans une même famille. L’enseignement donné par des anciens respectés y est présenté comme un élément clé du processus.

Les institutions ont suivi. Le dossier rappelle que la mairie de Lisbonne a créé le Museu do Fado en 1998 ; le musée, installé dans l’Alfama, tient des archives et une école où l’on apprend la guitare portugaise. La pratique amateur, elle, continue ailleurs : en avril 2026, le Diário de Notícias a passé un après-midi dans un club de Chelas où ce sont les clients qui chantent, et dont le président résume la règle en une phrase, que l’on peut traduire ainsi : le fado sans silence n’est pas du fado.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le fado ?
Un genre chanté né à Lisbonne, qui associe musique et poésie : une voix seule, d’homme ou de femme, accompagnée d’une guitare acoustique à cordes de métal et de la guitare portugaise, un cistre en forme de poire à douze cordes de métal propre au Portugal. L’Unesco l’a inscrit en 2011 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
D’où vient le fado ?
De Lisbonne, au second quart du XIXe siècle, selon le dossier déposé auprès de l’Unesco, qui y voit une synthèse de danses chantées afro-brésiliennes, de chants et de danses locaux, de traditions rurales apportées par l’immigration intérieure et de chansons urbaines du début du XIXe siècle. Au-delà, l’origine se discute : Tinop la plaçait en mer en 1903, et le musicologue Rui Vieira Nery défend un lien avec le fado afro-brésilien et une arrivée à Lisbonne dans les années 1820 et 1830.
Que veut dire le mot « fado » ?
Le destin. Le dictionnaire Priberam donne pour premier sens la force supérieure censée régler tout ce qui arrive ; le mot vient du latin fatum, l’oracle, la prophétie. Le sens musical n’arrive qu’en troisième position. Celui qui chante est un fadista, un mot qui a longtemps désigné aussi, au Portugal, des gens jugés de basse condition, des bagarreurs ou des voyous.
Quels instruments accompagnent le fado ?
Deux guitares. La guitare portugaise, un cistre en forme de poire à douze cordes de métal propre au Portugal, et une guitare acoustique à cordes de métal, celle qu’au Portugal on appelle viola. Depuis quelques décennies, dit l’Unesco, l’accompagnement s’élargit souvent à deux guitares portugaises, une guitare et une guitare basse ou une contrebasse.
Qui était Amália Rodrigues ?
La chanteuse portugaise (1920-1999) qui a porté le fado hors du Portugal. Débuts professionnels en 1939 au Retiro da Severa, Madrid en 1943, New York en 1952, l’Olympia de Paris en 1956. Son premier concert à elle seule au Portugal n’a eu lieu que le 19 avril 1985, au Coliseu dos Recreios. Le dossier de l’Unesco crédite sa carrière internationale, à partir du début des années 1950, d’avoir amené au fado un public mondial.

Cette histoire est racontée en cinq minutes

Cinq minutes par leçon, en cartes, avec une question le lendemain pour que ça reste.

  • Le fado, une voix et deux guitares

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Sources

Mis à jour le 1er octobre 2026