Dossier · Portugal
Luís de Camões : ce qu’on sait, et ce qu’on raconte
Luís de Camões est un poète portugais du XVIe siècle, auteur d’Os Lusíadas, l’épopée imprimée à Lisbonne en 1572 qui raconte en dix chants le premier voyage de Vasco de Gama vers l’Inde. Soldat pendant plus de seize ans en Afrique du Nord et en Asie, il meurt à Lisbonne le 10 juin 1580, jour devenu la fête nationale du Portugal.
Cette histoire est aussi une leçon de cinq minutes dans Pépite. Essayer les premières cartes
En quelques dates
- 1550Une ligne de registreLa liste des hommes d’armes partant pour l’Inde le donne « écuyer de 25 ans, barbe rousse ». D’où 1524 ou 1525 pour sa naissance.
- 7 mars 1553Pardonné par Jean IIIEmprisonné pour avoir blessé un homme du roi, il est pardonné parce qu’il part servir en Inde cette année-là.
- Avril 1570Retour à LisbonneLa nau Santa Clara mouille à Cascais, dans un royaume que la peste vient de ravager.
- 1572Os Lusíadas sortent de presseImprimés à Lisbonne par António Gonçalves, avec le privilège royal de 1571 et la licence de l’Inquisition.
- 10 juin 1580Sa mort, datée par un bordereauUn paiement de 1582 à sa mère solde ce qu’on devait au fils « jusqu’au dix juin, où il mourut ».
- 1595Les Rimas, quinze ans aprèsLe libraire Estêvão Lopes rassemble cent cinquante poèmes courts restés en manuscrit.
Qui était Luís de Camões ?
Un gentilhomme pauvre, soldat pendant plus de seize ans hors du royaume, et le poète d’une seule épopée. Il sert en Afrique du Nord puis en Asie, rentre à Lisbonne en 1570 et y publie Os Lusíadas deux ans plus tard. Sa vie tient dans une poignée de pièces d’archives : une ligne de registre, une lettre de pardon, trois actes de pension, un bordereau de paiement. Tout le reste vient de commentateurs et de biographes qui écrivent après sa mort, et il faut savoir lequel on lit.
Sa date de naissance se calcule, elle ne se lit nulle part. En 1643, le commentateur Manuel de Faria e Sousa dépouille les registres de la Casa da Índia et trouve, sous la rubrique des hommes d’armes, une ligne que le vicomte de Juromenha publie en 1860 : « Luis de Camões filho de Simão Vaz e Anna de Sá, moradores em Lisboa a Mouraria, Escudeiro de 25 annos, barbiruivo. » Écuyer, vingt-cinq ans, la barbe rousse, son père pour garant. La liste est celle de 1550, d’où 1524 ou 1525, les deux années que retient aujourd’hui la mission portugaise du cinquième centenaire. C’est aussi la seule description physique qu’un document donne de lui.
La pièce qui le montre le mieux est une lettre de pardon du roi Jean III, donnée à Lisbonne le 7 mars 1553. Elle dit qu’il est enfermé au tronco de la ville pour avoir blessé d’un coup d’épée au cou Gonçalo Borges, l’homme chargé des harnais du roi : un jour de Corpus Christi, deux cavaliers masqués ont provoqué Borges dans la rue de Santo Antão, et Camões est venu au secours de ses amis. Borges a guéri « sans mutilation ni difformité » et lui a pardonné. Le roi pardonne à son tour, parce que le suppliant est « un jeune homme et pauvre » qui part cette année-là servir en Inde. Il verse quatre mille réis d’aumône et sort de prison.
Il embarque donc en 1553 et ne revient qu’en avril 1570, sur la nau Santa Clara, qui mouille à Cascais dans un royaume que la peste vient de ravager. Entre les deux : l’Inde, l’Asie du Sud-Est, la Chine, et un naufrage. Juromenha rapporte, en prévenant qu’il tient la scène de Faria e Sousa, qu’à Mozambique ses amis Diogo do Couto et Heitor da Silveira le trouvent si pauvre qu’il mange chez les autres, et réunissent entre eux les deux cents cruzados qu’on lui réclamait pour son passage.
De quoi parlent Les Lusiades ?
Du premier voyage de Vasco de Gama vers l’Inde, en 1497-1499, celui qui relie pour la première fois l’Atlantique et l’océan Indien. Le poème compte dix chants et 1 102 strophes, d’après RTP Ensina, le service éducatif de la télévision publique portugaise : des octaves de dix syllabes, rimées ababab puis cc. Mais Gama n’est qu’un fil. En route, il raconte au roi de Mélinde toute l’histoire du Portugal, et sur l’Olympe les dieux se disputent sa flotte.
L’ouverture est une déclaration de programme. Dans la traduction française d’Ortaire Fournier et Desaules, publiée à Paris en 1841 : « Je chante les combats et ces héros fameux qui, partis des rives occidentales de la Lusitanie, et s’élançant à travers des mers jusqu’alors inexplorées, laissèrent loin derrière eux la Taprobane » (chant I, strophe 1). La Taprobane est l’ancien nom de Ceylan. Le héros du livre n’est donc pas un homme : ce sont les Lusíadas, les fils de Luso, autrement dit les Portugais.
Le passage le plus cité est celui du géant. Au chant V, au bout de l’Afrique, une forme énorme se dresse au-dessus des navires et menace quiconque passera par là. Gama lui demande qui il est : « Je suis ce cap, grand et caché, que vous appelez vous autres le cap des Tempêtes ; jamais ni Ptolomée, ni Pomponius, ni Strabon, ni Pline, ni enfin aucun mortel, ne m’ont connu » (chant V, strophe 50). Le géant s’appelle Adamastor, il a aimé une déesse de la mer, et les dieux ont changé son corps en montagne : le cap de Bonne-Espérance.
Des dieux païens dans un livre imprimé avec la licence de l’Inquisition ? Le censeur y a répondu par écrit, et sa réponse ouvre le volume. Frère Bartolomeu Ferreira déclare avoir lu les dix chants sans y trouver « rien de scandaleux, ni de contraire à la foi et aux bonnes mœurs ». Il juge qu’il faut seulement avertir le lecteur, puisque tout cela est « poésie et fiction », et il clôt l’affaire d’une formule : la vérité de la sainte foi reste sauve, car tous les dieux des païens sont des démons.
Sans compte, sans carte bancaire
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Les premières cartes de « Camões, le poète qu’on récite », telles que tu les verras dans l’app.
Une langue qui a pris la mer · Camões, le poète qu’on récite
Un navire venu de Chine se brise sur des hauts-fonds, devant l’embouchure du Mékong.
Le navire rentrait à Goa, la capitale des Portugais en Inde. Il n’y arrivera jamais. Dans le naufrage, un passager perd tout ce qu’il possède, sauf un manuscrit : un long poème en portugais. En 1843, deux éditeurs de ses œuvres l’écrivent ainsi : il ne sauva que sa vie et son poème, en gagnant la plage à la nage, comme César.
Même la date hésite : avant 1561 pour les biographes du XIXe siècle, fin 1566 pour la mission officielle chargée de fêter ses 500 ans. Le rescapé s’appelle Luís de Camões. Son poème, Os Lusíadas, les élèves portugais l’étudient encore. Mais qui est cet homme ?
Ce que les documents établissent
Quatre choses, et elles sont datées. Le privilège royal de septembre 1571, qui réserve dix ans l’impression du poème et impose son examen préalable par l’Inquisition. L’impression à Lisbonne, chez António Gonçalves, en 1572. Une pension royale la même année. Et la date de sa mort, le 10 juin 1580. Tous ces actes ont été transcrits en 1860 par le vicomte de Juromenha d’après les originaux de l’Archivo Nacional, et c’est dans son volume qu’on les lit encore.
La pension dit à la fois l’honneur et la gêne. Par un acte signé à Lisbonne le 28 juillet 1572, le roi Sébastien lui accorde quinze mille réis par an, pour trois ans seulement, à compter du 12 mars 1572, au nom des services qu’il a rendus aux Indes et de la valeur du livre qu’il a composé. Une condition : résider à la cour, et le prouver chaque année par un certificat. Elle est prolongée de trois ans en août 1575. Un bordereau du 22 juin 1576 constate que l’argent de 1575 n’a toujours pas été versé, faute d’inscription au livre des finances.
Sa mort, elle, est datée par une écriture de comptabilité. Le 13 novembre 1582, le trésorier paie 6 765 réis à Ana de Sá, mère de Luís de Camões, pour ce qui restait dû à son fils « du premier janvier de l’an 1580 jusqu’au dix juin, où il mourut ». Juromenha publie cette pièce en 1860 ; avant lui, les biographes écrivaient 1579. Un autre acte, du 31 mai 1582, laisse à la mère six mille des quinze mille réis, parce qu’elle est « très vieille et pauvre » et qu’il ne reste aucun autre héritier.
Même l’édition de 1572 pose une question. Deux tirages portent cette date, et on les distingue d’abord au pélican de la page de titre, tourné à gauche sur l’un, à droite sur l’autre. En 2021, la chercheuse Rita Marnoto a comparé l’usure des lettrines gravées sur bois et conclu que celui au pélican tourné à gauche est l’édition originale, l’autre « une édition imitative, c’est-à-dire une contrefaçon ». Il en survit une trentaine selon la mission du cinquième centenaire, une quarantaine selon Marnoto.
Ce qui relève du récit, et non des documents
Trois épisodes célèbres ne reposent sur aucune pièce d’époque : l’œil perdu devant Ceuta, le manuscrit sauvé à la nage dans le Mékong, la mort dans la misère. Il ne s’agit pas de les jeter. Ils font partie de ce que le Portugal a fait de Camões, et les plus anciens remontent à ses commentateurs du XVIIe siècle. Il s’agit seulement de dire d’où ils sortent.
L’œil. Ferdinand Denis, dans la notice qu’il place en tête de la traduction de 1841, écrit : « Il perdit l’œil droit dans une affaire contre les Maures. Elle eut lieu devant Ceuta. » La Vie publiée en 1843 par José Barreto Feio et José Gomes Monteiro dit la même chose en portugais : dans un combat naval contre les Maures près de Ceuta, il perdit l’œil droit. Aucun des deux ne cite de document, et la ligne de registre de 1550, qui note jusqu’à la couleur de sa barbe, ne dit rien d’un œil manquant.
Le naufrage, lui, est dans le poème. Au dernier chant, Thétis montre à Gama le Mékong et prédit que ce fleuve recevra un jour « des chants trempés des ondes de l’Océan, échappés aux écueils et aux tempêtes, préservés d’un triste et misérable naufrage » (chant X, strophe 128) : Camões y parle de lui, à travers une déesse qui s’adresse à un capitaine mort depuis un demi-siècle. La nage, en revanche, est un ajout de biographes. Celle de 1843 écrit qu’il ne put sauver que sa vie et son poème, « en gagnant la plage à la nage, comme César ». La date hésite aussi : vers 1561 pour l’édition de 1841, fin 1566 pour la mission du cinquième centenaire.
La pauvreté de ses dernières années est attestée, son degré ne l’est pas. Les biographes du XIXe siècle citent Faria e Sousa : un esclave javanais nommé Antonio mendiait le soir pour le nourrir, et une marchande lui portait un plat de ce qu’elle vendait. Un missionnaire, frère José Indio, a écrit sur un exemplaire des Lusiades l’avoir vu mourir à l’hôpital « sans avoir un drap dont il pût se couvrir ». Mais Ferdinand Denis, qui rapporte ce témoignage, écrit lui-même que l’histoire « laisse planer du doute » sur les circonstances de sa fin, et signale que Francisco Alexandre Lobo niait cet excès de misère en s’appuyant sur le silence d’un ami du poète.
Pourquoi le 10 juin est-il la fête nationale du Portugal ?
Parce que c’est le jour de sa mort. Le Dia de Portugal, de Camões e das Comunidades Portuguesas tombe le 10 juin, « date de la mort du poète Luís de Camões », rappelle le portail Eurocid du ministère portugais des Affaires étrangères. La fête a commencé comme un jour férié lisboète consacré au poète, est devenue nationale sous l’Estado Novo, puis a pris son nom actuel après la révolution du 25 avril 1974, quand les communautés portugaises de l’étranger y ont été associées.
Sa gloire est posthume, et un lecteur célèbre l’a noté. Ses poèmes courts n’ont jamais paru de son vivant : la première édition des Rimas sort en 1595, quinze ans après sa mort, montée par le libraire Estêvão Lopes à partir de cent cinquante textes dispersés dans des manuscrits. Voltaire, qui consacre aux Lusiades un chapitre de son Essai sur la poésie épique, lui trouve de graves défauts et le rapproche d’Homère sur un point : « Il voyagea comme lui ; il vécut et mourut pauvre, et n’eut de réputation qu’après sa mort. »
Aujourd’hui, il est un programme scolaire. Les apprentissages officiels de neuvième année, au Portugal, imposent les strophes 1 à 3 du chant I et les strophes 37 à 60 du chant V, c’est-à-dire l’épisode du géant. La mission du cinquième centenaire a fêté le 12 mars 2026 le 454e anniversaire de la publication du poème. Et Voltaire, qui n’avait pourtant pas tout aimé, s’était incliné devant ce fantôme dressé au bout du monde : « Cela est grand en tout pays sans doute. »
Questions fréquentes
- Qui était Camões ?
- Luís de Camões est un poète portugais né vers 1524 et mort à Lisbonne le 10 juin 1580. Gentilhomme pauvre, il a servi comme soldat plus de seize ans en Afrique du Nord et en Asie, et il a écrit Os Lusíadas, l’épopée imprimée à Lisbonne en 1572 qui raconte le premier voyage de Vasco de Gama vers l’Inde. Ses poèmes courts n’ont paru qu’en 1595, quinze ans après sa mort.
- De quoi parlent Les Lusiades ?
- Du voyage de Vasco de Gama vers l’Inde, en 1497-1499. Dix chants, 1 102 strophes de huit vers. Gama mène la flotte, mais il raconte aussi au roi de Mélinde toute l’histoire du Portugal, et les dieux de l’Olympe se disputent son sort. L’épisode le plus connu est celui du chant V : le géant Adamastor, changé en cap au bout de l’Afrique, menace les navires qui oseront passer.
- Pourquoi le 10 juin est-il la fête nationale du Portugal ?
- Parce que Camões est mort ce jour-là, en 1580. La date vient d’un bordereau de 1582 qui solde à sa mère ce qu’on devait au poète jusqu’au dix juin. D’abord jour férié lisboète consacré à lui, la fête est devenue nationale sous l’Estado Novo, puis s’est appelée, après 1974, Dia de Portugal, de Camões e das Comunidades Portuguesas.
- Camões a-t-il vraiment perdu un œil à Ceuta ?
- Aucun document d’époque ne le dit. L’histoire se lit chez ses biographes du XIXe siècle : Ferdinand Denis en 1841, puis la Vie portugaise de 1843, écrivent qu’il perdit l’œil droit dans un combat contre les Maures devant Ceuta, sans citer de source. La ligne de registre de 1550, qui note jusqu’à la couleur de sa barbe, ne mentionne rien de tel.
- Camões a-t-il sauvé son manuscrit à la nage ?
- Le naufrage, oui : le poème lui-même l’annonce au chant X, strophe 128, où des chants échappés aux écueils arrivent sur les bords du Mékong. La nage vient des biographes. Celle de 1843 écrit qu’il ne sauva que sa vie et son poème, en gagnant la plage à la nage, comme César. La date du naufrage varie elle aussi : vers 1561 ou fin 1566 selon les auteurs.
Cette histoire est racontée en cinq minutes
Cinq minutes par leçon, en cartes, avec une question le lendemain pour que ça reste.
- Camões, le poète qu’on récite
À lire aussi
Sources
- Luís de Camões, Os Lusíadas, graphie modernisée, chant I (Wikisource)
- Les Lusiades de L. de Camoens, trad. Ortaire Fournier et Desaules, notice de Ferdinand Denis, Paris, Charles Gosselin, 1841 (archive.org)
- Visconde de Juromenha, Obras de Luiz de Camões, t. I, Lisbonne, Imprensa Nacional, 1860, documents C à K
- José Victorino Barreto Feio et José Gomes Monteiro, Vida de Luís de Camões, Obras completas de Luis de Camões, t. II, 1843 (Wikisource)
- Voltaire, Essai sur la poésie épique, chap. VI, Le Camoëns, Œuvres complètes, Garnier, 1877, t. 8 (Wikisource)
- Rita Marnoto, Qual é a edição princeps de Os Lusíadas?, Jornal de Letras (Visão), 29 décembre 2021
- RTP Ensina, Carla Marques (Associação de Professores de Português), Os Lusíadas, de Luís de Camões, 2021
- Camões 500, Estrutura de Missão du Ve centenaire, Luís Vaz de Camões
- Camões 500, Estrutura de Missão du Ve centenaire, A Figura, chronologie
- Camões 500, Estrutura de Missão du Ve centenaire, Os Livros
- Camões 500, 454.º aniversário da publicação de Os Lusíadas, 12 mars 2026
- Eurocid, ministère des Affaires étrangères du Portugal, Dia de Portugal, de Camões e das Comunidades Portuguesas
- Direção-Geral da Educação, Aprendizagens Essenciais, Português, 9.º ano, annexe Epopeia camoniana
Mis à jour le 1er octobre 2026