Dossier · Portugal
Saudade : définition, étymologie et histoire du mot
La saudade est un mot portugais qui nomme à la fois le souvenir heureux d’une personne, d’un lieu ou d’un temps absents et la peine que cause cette absence. Il vient du latin solitas, la solitude, et s’écrit soidade dès le XIIIe siècle. On le présente souvent comme intraduisible : la philologue Carolina Michaëlis de Vasconcelos jugeait cette affirmation illusoire dès 1914.
Cette histoire est aussi une leçon de cinq minutes dans Pépite. Essayer les premières cartes
En quelques dates
- XIIIe sièclesoidade dans les chansons du roi DenisLa plus ancienne forme que Michaëlis documente au Portugal. On la compte en quatre syllabes : so-i-da-de.
- XVe siècleLe roi Édouard trie les chagrinsAu chapitre XXV du Leal Conselheiro : ni le latin ni aucune langue qu’il sache n’a de mot pour la suydade.
- 1660Melo se croit le premier à le remarquerDans ses Epanáforas, il définit la saudade, lui donne l’amour et l’absence pour parents, et plante son drapeau.
- 1825Garrett ouvre un poème sur le motExilé à Paris, il publie Camões. Sa note A reconnaît que tous les pays éprouvent le sentiment.
- 23 mai 1912Pascoaes le déclare intraduisibleÀ l’Ateneu Comercial de Porto, au nom de la Renascença Portuguesa : « Sim: a palavra Saudade é intraduzivel. »
- 1914Michaëlis répond que c’est une illusionA saudade portuguesa aligne quatre mots voisins dans la péninsule et un accord plein avec l’allemand Sehnsucht.
Que veut dire saudade ?
Le dictionnaire Priberam de la langue portugaise en donne deux sens au singulier, et il faut les deux ensemble : le souvenir agréable d’une personne absente, d’un moment passé ou d’une chose dont on se voit privé ; et le regret, la peine que cause cette privation. C’est ce double fond qui résiste à la traduction d’un seul mot : la saudade est le plaisir du souvenir et le manque, dans la même seconde.
Au pluriel, le mot change de métier. Le même dictionnaire relève deux emplois qui n’ont plus rien de douloureux. Des bons souvenirs, avec cet exemple grinçant : a antiga chefe não deixou saudades, l’ancienne cheffe n’a laissé aucun regret. Et des salutations, tout simplement : mande-lhe saudades minhas, envoie-lui mes saudades, autrement dit salue-le de ma part.
Troisième surprise du même article : saudades désigne aussi une plante, la scabieuse (Scabiosa atropurpurea), puis par extension plusieurs espèces à fleurs, puis la fleur elle-même. Le mot sert donc à pleurer un absent, à saluer un vivant et à nommer ce qu’on met dans un vase.
D’où vient le mot saudade ?
Du latin. Priberam donne solitas, -atis, la solitude. Carolina Michaëlis de Vasconcelos, dans A saudade portuguesa (Porto, 1914), part du pluriel féminin solitates et précise que tous ceux qui avaient écrit sur la question avant elle, Portugais comme étrangers, reconnaissaient déjà cet étymon. Le sens de départ n’est donc pas le manque de quelqu’un : c’est l’état de celui qui reste seul.
La forme, elle, a bougé quatre fois. Michaëlis reconstitue d’abord soedade, qu’elle appelle préhistorique parce qu’elle n’en trouve aucun exemple portugais ; puis soidade, documentée au XIIIe siècle dans les chansons du roi Denis ; puis suidade, la forme que les écrivains préfèrent jusqu’en 1580 ; enfin saudade. Camões employait encore soidade et saudade indifféremment. Et dans la bouche du peuple de Lisbonne, en 1914, elle entend déjà un sixième état : sòdade.
Le passage de soi- à sau- est l’anomalie de l’affaire, et Michaëlis le dit nettement : ce n’est pas une évolution phonétique. Le portugais fait normalement le chemin inverse, de au vers oi ou ou (causa donne coisa et cousa, auru donne oiro et ouro). Pour expliquer le contraire, elle recourt à l’analogie et à l’étymologie populaire : le mot aurait été attiré par la famille de saudar, saluer, et de saúde, la santé, celle des lettres qui souhaitent la santé à l’absent et se terminent sur mille saudações. Elle présente cela comme une hypothèse, pas comme une loi.
Cette fusion aurait eu une conséquence de sens : d’après elle, c’est elle qui a débarrassé saudade de l’idée de solitude, laissée à soidão et solidão. Une autre piste revient régulièrement, l’arabe suwaydāʾ, l’humeur noire, l’hypocondrie, la mélancolie. Carlos Rocha, pour Ciberdúvidas da Língua Portuguesa, tient l’étymologie latine pour la plus probable et écrit que la piste arabe a été défendue sans succès : une influence resterait à établir par des travaux philologiques assez rigoureux.
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Les premières cartes de « Saudade, le mot qu’on dit intraduisible », telles que tu les verras dans l’app.
Une langue qui a pris la mer · Saudade, le mot qu’on dit intraduisible
Un poète portugais rêve du Tage, le fleuve de Lisbonne, et ouvre un poème sur un seul mot.
Ce poète, c’est Almeida Garrett. Il vit loin de chez lui, et son livre porte le nom d’un poète portugais plus ancien, Camões. Il paraît à Paris cette année-là. Le premier chant s’ouvre comme ça :
Saudade! gôsto amargo de infelizes, / Delicioso pungir de acerbo espinho
Almeida Garrett, Camões, Paris, 1825, chant I, p. 1
Notre traduction : Saudade ! goût amer des malheureux, délicieuse piqûre d’une épine âpre. Amer et délicieux en même temps : tout le mystère du mot tient dans ce mélange. Ce n’est pas de la tristesse, pas tout à fait. Alors qu’est-ce que c’est ?
Une page plus loin, Garrett ajoute que ce nom si tendre, un certain peuple ne le connaît pas. Lequel ? Tu vas rire.
Depuis quand dit-on qu’aucune autre langue n’a ce mot ?
Depuis le XVe siècle au moins. Le roi Édouard de Portugal (Duarte en portugais) écrit un livre de morale, le Leal Conselheiro, le Loyal Conseiller, dont le chapitre XXV trie les chagrins du cœur : la tristeza, le nojo, le pesar, le desprazer, l’avorrecymento, et la suydade. Arrivé à celle-là, il tranche : « E porem me parece este nome de suydade tam próprio que o latym, nem outro linguagem que eu saiba, nom he pêra tal sentido semelhante. » Ni le latin, ni aucune autre langue qu’il sache. La précaution compte : qu’il sache.
Deux siècles plus tard, Francisco Manuel de Melo reprend l’idée dans ses Epanáforas (Lisbonne, 1660) et se croit le premier : « tenho por certo, que fui eu o primeiro neste reparo ». Il définit la saudade comme une passion si subtile qu’on y confond la douleur et la satisfaction, « He hum mal, de que se gosta, & hum bem, que se padece », un mal dont on jouit et un bien dont on souffre, et il lui donne deux parents, l’amour et l’absence.
En 1842, l’éditeur du roi, José Inácio Roquete, règle le compte en note de bas de page : non, Melo n’était pas le premier à exprimer cette pensée, et pour qu’on juge sur pièces il recopie en dessous plusieurs passages de lui. Si personne ne l’avait relevé plus tôt, c’est que le livre du roi était introuvable. Les chroniqueurs portugais en parlaient sans l’avoir vu ; on n’a su qu’en 1820 où dormait le manuscrit, à la Bibliothèque royale de Paris, et vingt-deux ans ont encore passé avant son impression. L’éditeur croit tenir l’exemplaire même que le roi avait donné à la reine Leonor, sa femme, et avoue ignorer complètement comment il est arrivé en France.
Entre les deux, un poète. Exilé à Paris, Almeida Garrett ouvre son poème Camões (1825) sur le mot : « Saudade! gosto amargo de infelizes, / Delicioso pungir de acerbo espinho », goût amer des malheureux, délicieuse piqûre d’une épine âpre. Sa note A est plus prudente que son vers : le sentiment, écrit-il, tous les pays l’éprouvent, mais un mot à part pour le dire, il n’en connaît dans aucune autre langue que le portugais. Il y propose aussi une étymologie, solitudo, et donne le latin desiderium comme pis-aller, Horace à l’appui.
Le plus net est le plus tardif. Le 23 mai 1912 au soir, à l’Ateneu Comercial de Porto, le poète Teixeira de Pascoaes parle au nom de la Renascença Portuguesa et déclare : « Sim: a palavra Saudade é intraduzivel. » Chez lui le mot n’est pas une curiosité de dictionnaire, c’est l’âme collective d’un peuple tenue dans une seule parole, née du mariage du désir païen et de la douleur chrétienne, et il en tire une religion et une philosophie, le saudosismo. Il préfère d’ailleurs à la définition de Garrett une autre, qu’il attribue à Duarte Nunes de Leão : la saudade est le souvenir d’une chose avec le désir de cette chose.
La saudade est-elle vraiment intraduisible ?
C’est débattu, et la réponse la plus argumentée est ancienne. Dans A saudade portuguesa (1914), Carolina Michaëlis de Vasconcelos, philologue, auteure d’une histoire de la littérature portugaise écrite en allemand, juge inexacte l’idée que les autres nations ignoreraient ce sentiment, et illusoire l’affirmation, déjà vieille de près de quatre siècles selon elle, que le mot n’aurait d’équivalent dans aucune langue du globe.
Elle aligne quatre mots voisins dans la péninsule Ibérique, tous d’origine néolatine : le castillan soledad, l’asturien senhardade (de singularitate), le galicien morrinha, le catalan anyoransa, dont Ausiàs March usait abondamment. Aucun, concède-t-elle, ne correspond pleinement au terme portugais, et surtout aucun ne pèse autant dans sa propre langue. Avec l’allemand, en revanche, elle parle d’accord plein : la Sehnsucht de la Mignon de Goethe, dont elle traduit le vers Nur wer die Sehnsucht kennt par Só quem conhece a saudade.
Elle ne nie rien pour autant. Ni que ce manque ait pu être plus fréquent au Portugal qu’ailleurs, aux siècles des Découvertes et des conquêtes lointaines ; ni que la saudade soit un trait de la psyché portugaise, davantage que la Sehnsucht ne l’est de l’âme allemande, à laquelle elle trouve plus de résistance. Elle note aussi que la Sehnsucht allemande a d’ordinaire un caractère métaphysique, tournée vers l’au-delà. Son post-scriptum d’avril 1914 est franc : ayant enfin lu les conférences du saudosisme, tantôt elle s’écarte de ses auteurs, tantôt elle les rejoint.
Le scepticisme est plus vieux encore qu’elle. Michaëlis signale une lettre de 1593, celle de João da Silva e Meneses, quatrième comte de Portalegre, à Magdalena de Bovadilla : on y voit que saudade passait déjà pour un mot proprement portugais, et son auteur, portugais lui aussi, s’y moque de l’usage et de l’abus qu’on en faisait pour défendre sa conformité absolue avec la soledad castillane.
Les cousins les plus proches, de toute façon, sont juste au nord du Minho. Michaëlis relève que suidade reste la forme la plus vivace dans la bouche du peuple galicien, employée aussi par des poètes comme Rosalía de Castro. Pascoaes, lui, rangeait les Galiciens parmi les seuls à éprouver la saudade, au prix d’une formule qui date son époque : la Galice est un morceau de Portugal sous la patte du lion de Castille.
Ce qu’on ne sait pas
La date de la première saudade écrite. Michaëlis signale deux passages d’un codex d’Alcobaça, le n° 266, dans une Vie de saint Amaro, où le mot apparaît avec son sens d’aujourd’hui alors que tout le monde prononçait encore soidade. Si l’écriture est bien du XIVe siècle et si l’éditeur du texte, Otto Klob, a lu juste, il faut l’accepter. Elle en doute pour le premier passage, qu’elle croit corrigé depuis saúde, et demande qu’un romaniste de Lisbonne retourne voir le manuscrit.
Le pourquoi du sau-, ensuite. Que le mot ait été attiré par saúde et saudar explique par la tête du locuteur ce qu’aucune règle de son n’explique, et Michaëlis ne le donne pas pour autre chose. Garrett, de son côté, faisait venir saudade de solitudo en passant par solidão, soidão, soledade, soidade : il tombait près du but sans y être, l’étymon retenu étant solitas, solitates, tandis que solitudo a donné solidão.
Et l’essentiel, qui n’est pas une question de linguistique. Qu’un sentiment soit plus portugais qu’un autre ne se démontre ni ne se réfute dans un dictionnaire. Michaëlis sépare d’ailleurs deux choses que le débat confond : le mot a des équivalents, et il n’a pas la place de ses équivalents dans sa propre langue. Ceux qui l’appellent intraduisible parlent surtout de la seconde.
Questions fréquentes
- Que veut dire saudade ?
- Deux choses à la fois, d’après le dictionnaire Priberam : le souvenir agréable d’une personne absente, d’un moment passé ou d’une chose dont on se voit privé, et la peine que cause cette privation. Le plaisir du souvenir et le manque dans le même mot, c’est ce qui rend la traduction d’un seul tenant difficile.
- La saudade est-elle vraiment intraduisible ?
- C’est contesté. Dans A saudade portuguesa (1914), Carolina Michaëlis de Vasconcelos juge illusoire l’idée qu’aucune langue n’aurait d’équivalent : elle en compte quatre dans la péninsule Ibérique (soledad, senhardade, morrinha, anyoransa) et trouve un accord plein avec l’allemand Sehnsucht. Ce qu’elle accorde, c’est qu’aucun de ces mots ne pèse autant dans sa langue que saudade en portugais.
- D’où vient le mot saudade ?
- Du latin solitas, solitates, la solitude. La forme passe par soedade, soidade (XIIIe siècle, chez le roi Denis), suidade (préférée des écrivains jusqu’en 1580), puis saudade. Le passage de soi- à sau- n’est pas une évolution normale des sons : Michaëlis l’explique par l’attraction de saúde, la santé, et de saudar, saluer, et le présente comme une hypothèse.
- Qui a écrit sur la saudade le premier ?
- Pas Francisco Manuel de Melo, qui s’en croyait certain en 1660. En 1842, José Inácio Roquete le relève en note : le roi Édouard de Portugal avait fait la même remarque au XVe siècle, dans le Leal Conselheiro. Si l’erreur a tenu deux siècles, c’est que le livre du roi est resté manuscrit et introuvable jusqu’en 1842.
- Quelle est la différence entre saudade et saudades ?
- Au singulier, le manque et son souvenir. Au pluriel, le mot se détend : Priberam lui donne le sens de bons souvenirs (a antiga chefe não deixou saudades, l’ancienne cheffe n’a laissé aucun regret) et celui de salutations (mande-lhe saudades minhas, salue-le de ma part). Saudades nomme aussi une fleur, la scabieuse.
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- Saudade, le mot qu’on dit intraduisible
À lire aussi
Sources
- Dom Duarte, Leal Conselheiro, éd. J. I. Roquete, Paris, J.-P. Aillaud, 1842 (archive.org)
- Francisco Manuel de Melo, Epanaphoras de varia historia portugueza, Lisbonne, Henrique Valente de Oliveira, 1660 (archive.org)
- Almeida Garrett, Camões, poema, Paris, Livraria nacional e estrangeira, 1825 (archive.org)
- Teixeira de Pascoaes, O Espírito Lusitano ou o Saudosismo, Porto, Renascença Portuguesa, 1912, fac-similé (archive.org)
- Carolina Michaëlis de Vasconcellos, A saudade portuguesa, Porto, Renascença Portuguesa, 1914 (archive.org)
- Ciberdúvidas da Língua Portuguesa, Carlos Rocha, « A origem da palavra saudade », 3 juin 2011
- Dicionário Priberam da Língua Portuguesa, « saudade »
Mis à jour le 1er octobre 2026