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Dossier · France

Charles Martel : le maître des Francs qui ne fut pas roi

Charles Martel (vers 688-741) est un chef franc, fils du maire du palais Pépin. Écarté du pouvoir à la mort de son père, il s’impose par les armes et gouverne les royaumes francs au nom de rois mérovingiens qu’il choisit lui-même. En 732, entre Poitiers et Tours, il bat une armée venue d’al-Andalus. Il meurt en 741 sans avoir jamais porté la couronne.

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En quelques dates

  1. 714
    Son père meurt, il est mis en prison
    Plectrude gouverne au nom de son petit-fils Théodoald. Charles s’échappe de sa garde.
  2. 21 mars 717
    Vincy
    Bataille rangée en Cambrésis contre Chilpéric II et Ragenfred, un dimanche de carême.
  3. 718
    « Il se donna alors un roi »
    Maître de Cologne et des trésors de son père, il installe Clotaire IV sur le trône.
  4. octobre 732
    Entre Poitiers et Tours
    L’émir Abd al-Rahmân est tué. La chronique la plus proche ne donne ni jour, ni lieu, ni effectifs.
  5. 737
    Plus de roi du tout
    Thierry IV meurt ; Charles ne le remplace pas et gouverne seul jusqu’à sa mort.
  6. 22 octobre 741
    Quierzy, puis Saint-Denis
    Il meurt de fièvre après avoir partagé ses États entre Carloman et Pépin.

Ce qu’on sait

Charles naît vers 688 de Pépin, maire du palais d’Austrasie, et d’une femme nommée Alpaïde. À la mort de son père, en 714, c’est la veuve, Plectrude, qui gouverne au nom d’un petit-fils en bas âge, et Charles se retrouve en prison. Il s’en échappe. Suivent quatre années de guerre civile, une défaite contre les Frisons, un coup de main réussi à Amblève, une bataille rangée à Vincy un dimanche de carême de 717. Puis Cologne, où Plectrude lui rend les trésors de son père.

La chronique écrite dans sa propre famille résume la suite en une phrase : « il se donna alors un roi nommé Clotaire ». Un roi, ça se donne. Suivront Chilpéric II, puis Thierry IV, installé par Charles à son tour.

Le reste de sa vie est une carte qui s’élargit : les Saxons au-delà du Rhin, la Bavière, la Bourgogne jusqu’à Lyon, des juges envoyés jusqu’à Marseille et Arles, l’Aquitaine après la mort du duc Eudes, une armée battue sur la Berre, un échec devant Narbonne. Il meurt de fièvre le 22 octobre 741 à Quierzy, et il est enterré à Saint-Denis.

Régner sans être roi

Maire du palais, sur le papier, c’est l’intendant de la maison royale. En pratique, chez les Francs du VIIIe siècle, c’est l’homme qui lève l’armée, distribue les terres et décide de la guerre. La source la plus proche de Charles l’appelle « le prince » ou « le duc ». Jamais le roi.

À la mort de Thierry IV, en 737, il ne lui donne pas de successeur : il gouverne quatre ans avec un trône vide. La chronique, qui n’a plus de roi à nommer, finit par écrire qu’il gouverna les deux royaumes vingt-cinq ans. Ses fils remettront un Mérovingien sur le siège en 743, Childéric III ; en 751, Pépin prendra sa place, et ce sont les Carolingiens.

Un signe de ce qu’il pèse : à la fin de sa vie, le pape Grégoire III lui fait porter de Rome les clés du tombeau de saint Pierre, les liens de l’apôtre, des présents sans nombre, et, dit la chronique, le consulat de Rome dans le marché. « Chose qu’on n’avait jamais vue ni entendue en aucun temps. » Ce que le pape voulait, c’était son bras contre le roi lombard Liutprand. Charles reçoit magnifiquement les envoyés, et se garde bien de s’engager.

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Les fondations · Poitiers 732, la bataille qui a grossi

Un roi, et un patron qui n’est pas lui. Années 730 : le roi s’appelle Thierry IV. Le patron, c’est Charles, maire du palais : l’intendant, sur le papier. Mais la chronique écrit : « il se donna alors un roi ».

Poitiers, ce que disent les sources

La source la plus proche est la suite de la chronique dite de Frédégaire, écrite pour Childebrand, le frère de Charles. L’épisode entier (Bordeaux, Saint-Hilaire de Poitiers brûlée, la marche vers Saint-Martin de Tours, la bataille, la mort de l’émir Abd al-Rahmân) y tient en quelques lignes. Ni jour, ni lieu précis, ni effectifs. Et le chroniqueur, qui écrit pour la famille, accuse au passage le duc Eudes d’avoir appelé les Sarrasins.

Une chronique rédigée dans la péninsule Ibérique, dite mozarabe de 754, raconte le même choc en opposant des « Arabes » à des « Européens ». Le reste vient de textes plus tardifs : des annales placent le combat en 732, un samedi, « ad Pectavis », ce qui peut désigner tout le Poitou autant que la ville. En 1938, Levillain et Samaran proposent le samedi 11 octobre, à Niré, près de Loudun : une conjecture, écrivent-ils eux-mêmes. Michel Rouche et Philippe Sénac penchent pour le 25 octobre.

Les chiffres, eux, ne viennent d’aucun témoin. Les 375 000 Sarrasins tués contre 1 500 Francs qu’on recopie depuis des siècles sortent de Paul Diacre, un Lombard qui écrit une soixantaine d’années plus tard, très loin de là. Gibbon lui-même appelait ça des contes incroyables.

Ce qu’on croit à tort

Poitiers n’a pas mis fin aux expéditions musulmanes en Gaule. Elles continuent : Avignon est occupée puis reprise, une armée est battue sur la Berre vers 737, et Narbonne n’entre dans le royaume franc qu’en 759, sous Pépin. Les historiens tiennent 732 pour un affrontement parmi d’autres, dont l’effet le plus net fut de renforcer la famille de Charles.

Le surnom n’est pas de son temps. La chronique de sa famille l’appelle Charles, prince ou duc, jamais « Martel ». Le mot vient de textes postérieurs. Gibbon y voyait le témoignage de la pesanteur de ses coups ; aucun texte proche de Charles n’explique quoi que ce soit.

Enfin, l’image que tout le monde a en tête n’est pas un témoignage. Le cavalier casqué et couronné qui lève sa hache au milieu de la mêlée sort d’un tableau de Charles de Steuben daté 1837, commandé par Louis-Philippe pour son musée historique de Versailles. Charles Martel n’a jamais porté de couronne.

Ce qu’il en reste

Sa mémoire a changé de camp plusieurs fois. Des clercs carolingiens lui reprochent d’avoir pris des biens d’Église pour récompenser ses fidèles, au point qu’une vision attribuée à un saint personnage du temps, Eucher, le montre en enfer. Puis on le réhabilite. Au XVIIIe siècle, Gibbon ouvre son récit de la bataille par une phrase qui a fait fortune : « Le génie et la fortune d’un seul homme sauvèrent la chrétienté. » Elle est écrite mille ans après les quelques lignes de la chronique.

Depuis, la bataille sert d’étendard à des causes que les textes du VIIIe siècle n’envisagent pas, et elle est devenue en France un emblème de l’extrême droite. Les historiens qui ont retracé ces usages font le travail inverse : dire qui a écrit quoi, quand, et pour qui.

Questions fréquentes

Charles Martel a-t-il été roi des Francs ?
Non. Son titre est celui de maire du palais, et la chronique la plus proche de lui l’appelle « le prince » ou « le duc ». Il installe lui-même les rois mérovingiens ; après la mort de Thierry IV, en 737, il laisse le trône vide jusqu’à sa propre mort, en 741. Le premier roi de sa famille est son fils Pépin, en 751.
Que s’est-il vraiment passé à Poitiers en 732 ?
Une armée venue d’al-Andalus remonte de Bordeaux vers Tours en brûlant des églises sur sa route. Charles franchit la Loire et la bat quelque part entre Poitiers et Tours ; l’émir Abd al-Rahmân est tué. La source la plus proche, écrite pour le frère de Charles, tient en quelques lignes : ni jour, ni lieu précis, ni effectifs. Les raids, eux, ont continué après.
Pourquoi l’appelle-t-on Charles Martel ?
On ne sait pas. Le surnom n’apparaît pas dans la chronique écrite dans sa famille, qui dit seulement « le prince Charles » ou « le duc Charles » ; il vient de textes plus tardifs. On le rapproche du marteau, mais rien, dans les sources proches de lui, ne permet de le confirmer.
Combien y a-t-il eu de morts à la bataille de Poitiers ?
Personne ne les a comptés. Le chiffre de 375 000 Sarrasins tués contre 1 500 Francs, répété pendant des siècles, vient de Paul Diacre, un chroniqueur lombard qui écrit une soixantaine d’années après la bataille et très loin d’elle. Gibbon le tenait déjà pour un conte incroyable, et les sources proches de Charles ne donnent aucun nombre.

Cette histoire est racontée en cinq minutes

Cinq minutes par leçon, en cartes, avec une question le lendemain pour que ça reste.

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Sources

Mis à jour le 19 septembre 2026